Lorsque j’accompagne ma mère pour ses emplettes du samedi, c’est toujours ici, dans cet immense Gifi à l’entrée de la zone commerciale, qu’elle s’offre ce petit plaisir. Aujourd’hui, pourtant, dans l’air chargé d’odeurs synthétiques, flotte un trouble que même la musique d’ambiance ne parvient pas à dissiper. Entre les rangées de coussins à paillettes et les chariots brinquebalants, quelque chose a changé dans les regards.
L’air de la zone commerciale en mutation

Là, sous les néons blafards, les allées bruissent d’un balai quotidien : clients pressés, enfants attirés par les jouets à la caisse, retraités scrutant les soldes. Mais derrière les sourires convenus, une inquiétude s’invite : dans quelques mois, ici, les guirlandes bon marché feront place à des barquettes de fraises et fromages affinés.
Stéphane*, le responsable de rayon, lance un demi-sourire en repliant un affiche-promo. « Le mois prochain, je vous accueille avec un tablier vert Grand Frais ? On verra si l’odeur des agrumes couvre celle du carton chaud ! » Chacun s’interroge sur son avenir, entre bravade et crainte diffuse.
Les coulisses tendues du rachat
Si l’atmosphère est si lourde, c’est qu’ici l’annonce a circulé sur tous les portables : Gifi vend trente-deux de ses magasins à Grand Frais. L’entreprise s’est déjà remise de plusieurs secousses – la tentative de rachat de Tati, la gestion chaotique du Covid, le casse-tête informatique de l’an dernier – mais cette fois, le couperet est tombé après des pertes abyssales et la pression constante de la concurrence low-cost.
Là où les néons clignotent sur les dernières poêles en promo, les salariés parlent entre eux à voix basse, tout en sortant des cartons pour remplir un rayon qu’ils n’auront peut-être plus à gérer sous la même enseigne.
« Tout le monde dit qu’on va y gagner, mais pour nous, c’est surtout un saut dans l’inconnu. On connaît nos habitudes, nos clients… On n’a jamais vendu des concombres ou du poisson ! », glisse Élodie*, vendeuse en gérance-mandat, sans dissimuler sa fatigue.
Changer de rayon, changer de vie ?
Au fil des allées, Sophie* croise le regard d’un client fidèle : « Vous savez, on vient souvent ici plus pour la compagnie que pour remplir le panier. » Elle-même peine à masquer la nostalgie. Après douze ans à Sainte-Marguerite, passer des gadgets à la barquette estampillée Grand Frais la laisse perplexe. Son collègue Karim* avoue ne plus dormir tranquille : « Changer de rayon, ce n’est rien… Mais changer de métier, à notre âge, qui nous accompagne ? Chaque jour on se pose la question. »
À Caen, Marie* partage son doute entre deux scannages. “On parle de formation pour tout le monde, et de maintien d’ancienneté… En réalité, le stress, personne n’en parle vraiment. Nos clients viennent chercher du pratique, du simple. Peut-être que demain, tout sera plus propre, plus frais, mais moins humain. »
Dans l’arrière-boutique, Paul* essaie de désamorcer l’ambiance : « Si on survit à ça, c’est qu’on est prêts à tout ! » poursuit-il sans certitude, entre solidarité et résignation.
La mécanique de la transformation

D’ici à janvier 2026, chaque magasin Gifi fera l’objet d’un ballet administratif, puis d’un chantier. Façades changées, sols refaits, rayons métamorphosés. Grand Frais promet une reprise d’ancienneté aux salariés volontaires et des formations pour tous ceux qui changeront d’univers, des ateliers pour apprivoiser les produits frais et les nouvelles règles. Des ateliers de cuisine, des espaces dédiés au vrac ou aux producteurs locaux feront leur apparition, comme pour maquiller l’âpreté du bouleversement.
Pour certains, cette reconversion est une perspective ; pour d’autres, c’est la crainte du déracinement.
Les 32 magasins concernés
Magasins en exploitation directe
- Caudebec-lès-Elbeuf (76) : 1233 rue des Saulniers
- Grasse (06) : 309 route de Cannes
- Les Angles (66) : 7 rue des Alizés, ZAC Dinarelle
- Lisieux (14) : Rue Augustin Fresnet
- Moncel-lès-Lunéville (54) : Les Wagons 9-11 rue Clément Ader
- Provins (77) : Avenue de la Voulzie
- Saint-Priest (69) : 6 rue Champdolin, route de Vienne
- Saintes (17) : 80 cours du Maréchal Leclerc
- Séné (56) : 69 route de Nantes
- Vitry-sur-Seine (94) : 7 rue Eugène Hénaff
- Pau (64) : Rue Ronsard
- Cernay (68) : 3 Faubourg de Belfort
- Floirac (33) : Chemin de Vimeney
- Caen (14) : 1 Boulevard Maréchal Juin
- Dorlisheim (67) : Chemin des Moissons
- Cergy (95) : Avenue de la Plaine des Sports
- Royan (17) : Rue Antoine-Laurent de Lavoisier
Magasins sous gérance-mandat
- Bias (47) : Avenue de Bordeaux, Lieudit Capel
- Champniers (16) : ZAC des Montagnes Ouest
- Hendaye (64) : ZAC des Joncaux
- La Ville-aux-Dames (37) : Lieudit Les Fougerolles, rue Elisa Rachel
- Le Pont-de-Beauvoisin (38) : 314 avenue Jean-Jaurès
- L’Arbresle (69) : 43 route de Saint Bel
- Plaisance du Touch (31) : Lieudit Terris la Justice, 2 rue des Frères Seigneuries
- Saint-Médard-en-Jalles (33) : Avenue de Berlican
- Saint-Parres-aux-Tertres (10) : 1ter rue des Perrières
- Sainte-Marguerite (88) : Avenue du Général de Gaulle
- Fontaine (38) : 46 avenue Ambroise Croizat
- Pacé (35) : N12
- Saint-Aunès (34) : Avenue de la Ciboulette
- Saint-Chamond (42) : Route du 17 octobre 1961
Et à Bayonne…
- Bayonne (64) : Avenue Roger Maylie, Lieudit Chemin des Barthes
À chaque adresse résonne l’espoir discret d’un renouveau et la nostalgie de l’ambiance d’avant. Pour beaucoup, la mutation rime avec perte d’un repère, mais aussi promesse – celle d’un commerce vivant… à refaire sien.
Une histoire de mémoire et de modernité
À travers la France, ce sont trente-deux magasins qui changeront de visage, des centaines de salariés qui vont tenter de composer avec cette nouvelle donne, et autant de quartiers qui verront leur quotidien réinventé à marche forcée. Chacun, à sa façon, s’interroge : peut-on accueillir la fraîcheur des primeurs sans perdre la chaleur des anciennes habitudes ?
Certains salariés s’accrochent, d’autres songent déjà à tourner la page, à l’image de ces clients qui redoutent de ne plus retrouver la caissière qui échangeait un sourire ou le vendeur qui connaissait leur prénom. Au cœur de ces transformations, la question reste posée : comment protéger le lien et l’attention humaine dans la course au progrès ?
Votre quartier est-il concerné ou connaissez-vous des proches impactés par ce changement ? Dites-nous ce que cette transformation évoque pour vous, partagez vos souvenirs – ou vos peurs – en commentaire. Et si cet article peut aider autour de vous, partagez-le dans vos groupes ou sur vos réseaux pour que personne ne soit pris au dépourvu.
*Les personnes interrogées ont souhaité conserver l’anonymat.



2 réponses
Je regrette vivement la disparition de Gifi, la multiplicité de sa marchandise. Seule enseigne de ce niveau où se côtoient le dernier gadget bas de gamme et l’article permanent de qualité.
Grand frais ne m’intéresse pas: offre bien inférieure aux promesses de sa pub.
Je comprends vraiment votre regret : qui n’a jamais déniché “le” gadget improbable chez Gifi, entre deux articles qui sauvent le quotidien ? C’est vrai qu’on change d’univers, et la promesse “tout sous le même toit” va un peu nous manquer… Pour les amateurs de pépites surprenantes, la quête va devenir plus sportive—il va falloir ouvrir l’œil !